Présentation de "Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce" Introduction à l’éthique de l’effondrement


Tant l’auteure, Corinne Morel Darieux, que le livre sont atypiques : parcours sinueux, de consultante pour de grands groupes du CAC 40, elle passe à l’engagement en politique, Parti de gauche puis La France insoumise, tentative d’écosocialisme … livre articulant poésie, fictions, réflexion éthique … !


Nous comprenons le titre de l’ouvrage comme un élément de réponse au sous-titre … et son texte comme un miroir qui permettra à plusieurs d’entre nous de se reconnaître, de « mettre des mots » pour exprimer qui nous sommes et où nous en sommes.


Comment enraciner l’agir dans les quelques espaces de liberté que nous avons encore, et selon une nouvelle éthique, celle de la « dignité du présent » ?


 


« je n’assume pas de me désintéresser du sort de mes congénères. Mais je ne sais pas non plus que faire de ce sentiment pressant que je n’ai plus devant moi que quelques belles années ».


 


Pour camper la situation, pas de nouvelle évocation de chiffres, de courbes ou de données argumentant cette notion d’effondrement, juste un extrait de « La Longue Route » de Bernard Moitessier, dont voici quelques passages : 


« Et elle me raconta l’histoire du Beau Voilier chargé d’êtres humains. Des centaines de millions d’êtres humains.


Au départ, il s’agissait d’un long voyage d’exploration. … ils ont complètement oublié pourquoi ils sont sur ce bateau. Alors, peu à peu, ils ont engraissé, ils sont devenus des passagers exigeants, la vie de la mer et du bateau ne les intéresse plus. Ce qui les intéresse, c’est leur petit confort. … Le capitaine s’est résigné, lui aussi, parce qu’il a peur d’indisposer ses passagers en virant de bord … Le capitaine espère qu’un miracle se produira pour calmer la mer et permettre de virer de bord sans déranger personne. »


L’intention est clairement dessinée : « J’ai envie d’un livre d’intuitions qui donne à penser tout en laissant des espaces de liberté et de fiction. De fondus et d’ellipses … Pourquoi faudrait-il toujours tout disséquer, tout expliciter ? Comment distinguer dans un écheveau de pensées la réflexion propre d’un vécu alimenté de lectures et de discussions, mais aussi d’allongées dans l’herbe, de marches dans le Vercors, de cuite au champagne et de nuits à la belle étoile à épier des brebis … Lasse de didactique, de pédagogique, d’exposés savants. Je veux laisser la place à l’interprétation, aux projections. »


 



 


En cette époque de lendemains qui déchantent, comment encore agir ? Comment ne pas se replier sur soi ? Est-il encore lucide d’espérer en une grande « prise de conscience » et une bifurcation de nos trajectoires destructrices ? Comment assumer les tensions émotionnelles qui nous submergent face au désastre ? Comment encore « goûter à la beauté des mimosas », rester solidaires, préserver les vivants si l’on accepte « qu’il est vain de prétendre changer le monde ». Comment « se donner force et courage pour continuer sur ce chemin de résistance et d’émerveillement, avec amour et rage. »  ? « Parce que la meilleure consolation, c’est l’action ! »


 


Articuler actions radicales et éthique personnelle


 


Corinne propose de respecter « l’archipel » des actions, de respecter la diversité, le foisonnement des initiatives, des îlots de résistance. Dans une interview, elle déclare  : « On doit passer d’une vision continentale, où on essaye de faire continent tous ensemble, à une « archipélisation » - j’emprunte le terme à Edouard Glissant - de ces îlots de résistance émergents, sans essayer de se convaincre de tous faire la même chose. »


« Après des années à chercher à forcer l’unité politique en vain, à s’acharner à convaincre tout le monde de rentrer dans la même case, à confondre rapport de force et culture du nombre, à essayer de s’imposer, d’un groupe à l’autre, les mêmes mots d’ordre et modes d’action, nous avons oublié que chacun peut être à son poste tout en contribuant à un plan plus large. »


Elle propose « un cheminement vers l’action », (« Les petits pas sont aussi parfois des premiers pas ! ») via trois règles de vie : refuser de parvenir, cesser de nuire, cultiver la dignité du présent.


Et pour cela « convoquer des figures en mesure d’incarner un récit différent de celui relaté par les dominants ».


 


Bernard Moitessier et le refus de parvenir


 


La première grande figure invitée est celle du navigateur Moitessier. Celui-ci, après sept mois de mer, est sur le point de gagner la toute première course de vitesse en solitaire autour du monde. Plutôt que de gagner, il retourne en mer et prend le cap de Papeete. Ce « refus de parvenir », l’auteure le met en lien avec une sensibilité aigüe à la beauté de la nature. 


« On ne défend bien que ce que l’on a appris à aimer, appréhendé par l’esprit et intégré par les sens. Non à la manière d’un scientifique disséquant les caractéristiques communes entre l’espèce humaine et le reste du monde vivant, … mais à la manière de ce que l’on saisit par l’épreuve, … »


Pour elle, Moitessier est un « maverick », du nom d’un éleveur qui au XIX° siècle refusa de marquer au fer rouge son bétail, quelqu’un qui reste à la marge. « Contrairement au paria, rejeté par ses semblables, le maverick fait lui le choix délibéré de se mettre en retrait. Cette délibération en soi-même, qui inclut la notion d’intention, est au cœur de la distinction entre singularité et conformisme, entre libre arbitre et soumission. »


Et ceci est accessible à chacun. Corinne propose de nous méfier de l’idée que ce genre de choix soit réservé « à ceux qui peuvent se le permettre ». La rivalité mimétique atteint toutes les classes sociales. « Chacun a la possibilité de réviser ses besoins à l’aune de ses envies. »


« Le refus de parvenir n’implique ni de manquer d’ambition ni de bouder la réussite. Juste de réaliser à quel point ces deux notions gagneraient à davantage de singularité … »


 


 


Cesser de nuire


 


« Il s’agir aujourd’hui de cesser de nuire »


« Peu importe la forme que prend votre pas de côté, en fin de compte : pourvu qu’il comporte une intention et le principe immanent de cesser de nuire. A soi, aux autres, à la tenue du monde. Mais sous prétexte que cela ne va pas révolutionner leur vie, beaucoup se privent de ces petites victoires volées sur le quotidien parce que « ça ne changera rien ». Mais si ça change ! Naturellement. A trop viser de grandes victoires futures, on en oublie de saisir celles qui sont à portée de main. Elles sont pourtant le carburant des grandes épopées de demain : sans elles, comment poursuivre, toute une vie durant, des aspirations qui semblent si loin ? »


 


Pour la dignité du présent


 


« … clamer qu’il faut rester en quête des lucioles même si la machine est en train de tout gâcher. »


 



« des lueurs, des malgré tout »


 


La figure convoquée cette fois est Morel et sa lutte pour les éléphants en Afrique équatoriale française. Il s’agit d’un personnage du roman « Les racines du ciel » de Romain Gary. Morel se bat pour la défense des éléphants, sans véritable espoir de gagner, mais il oblige chacun à prendre position  : « l’ignorer et le traiter de fou ou reconnaître que les fous sont ailleurs, signer sa pétition, et tenter de redonner un peu de grandeur d’âme à l’humanité. »


L’invitation est dès lors de nous construire « une boussole éthique » qui nous permette « d’acquérir une essence de l’action qui existe pour elle-même, dont la réalisation porte en elle-même ses propres revendications. C’est aiguiser en soi la capacité à mener des batailles désintéressées, à dire non, … »


 


Un triptyque à la fois éthique et politique : refus de parvenir, cesser de nuire et la dignité du présent


 


Refuser le toujours plus, cultiver nos émerveillements, ne pas se mentir quant à la portée et l’efficacité de nos gestes, assumer une recherche spirituelle comme « une exploration entre l’intériorité et l’extériorité, et mise en rapport de soi à un tout plus grand. Une sorte de chemin intérieur fertile qui favorise le passage à l’action. », autant de propositions faites dans ce texte. Et ceci nous invite à reconsidérer certaines vieilles conceptions de séparation action individuelle – action collective – action politique. A redéfinir aussi ce qu’est le personnel, ce qu’est cette chose si souvent évoquée comme « politique », le plus souvent sans avoir l’élégance de stipuler de quoi l’on parle. Tant de définitions et conceptions se télescopant dans ce mot magique ! Alors, si « faire un pas de côté », refuser de nuire, choisir une certaine sobriété, dépendent de conditions structurelles, elles dépendent « aussi des conditions culturelles, de la formation d’un esprit critique, de capacité de raisonnement autonome : en un mot d’éducation. »


 


Nourritures pour une pensée de l’engagement


 


Ce texte nourrit richement plusieurs de nos recherches et interrogations : pédagogie des petits gestes (" Si vous cherchez la source du fleuve Yosthino, vous la trouverez dans les gouttes d’eau sur la mousse. " Proverbe Japonais), articulation Transformation Personnelle et Transformation Sociale, engagement sans promesse (« Je ne rêve pas de comment le monde devra être, je rêve que dans tout monde, quel qu’il soit, il y aie des gens qui se battent pour la vie, pour la liberté, … » Miguel Benasayag), notre attention au sensible et à ce que nous avons appelé esthétique, multiplication et respect de la diversité des récits et des actions, …


 


Merci madame pour ce beau cadeau !


 


Par Daniel Cauchy

Introduction à l’éthique de l’effondrement

mai 2020 :

avril 2020 | juin 2020

Inscription à la liste de diffusion
    • Liste de la newsletter