A propos du livre "Habiter en oiseau" de Vinciane Despret


En cette période difficile, nous réalisons que nous sommes des êtres de liens et que ces liens sont étendus aux autres espèces. Assumer notre interdépendance et notre fragilité, c’est aussi reconnaître nos responsabilités (ce à quoi nous avons à répondre) et regarder clairement notre lien nocif, méprisant et destructeur vis-à-vis de la « nature » et plus précisément des non-humains et des animaux.


Nous détruisons les écosystèmes vitaux, nous y ouvrons des routes pour l’exploitation forestière, minière, l’agriculture, le tourisme. L’accès aux animaux sauvages est rendu facile. Le trafic de vies sauvages atteint jusqu’à 23 milliards de dollars par an. (https://wwf.be/fr/wildlife-cybercrime/) Miguel Benasayag nous le rappelle : « Je ne pense pas que nous soyons en guerre ou que le virus soit un ennemi. La pandémie n’est qu’une conséquence de la promiscuité entre les espèces et de la destruction de l’écosystème. Pas un accident. Penser ce dérèglement comme une guerre, c’est rester prisonnier des causes mêmes du problème. Il ne s’agit pas de vaincre mais de retrouver un équilibre. »


Un nouveau rapport aux vivants


Les pratiques et les récits visant à modifier notre regard et établir d’autres liens avec les animaux se multiplient, que ce soit venant des agriculteurs « bios », des maraîchers, des éthologues, des passionné.es d’animaux ou des dresseurs, des anthropologues ou des philosophes. D’autres regards, d’autres pratiques, d’autres conceptions, bien éloignées de l’animal-machine et objet. Si pour restaurer une certaine dignité à nos relations avec les animaux, certain.es nous montrent les horreurs faites à ceux-ci et dénoncent les maltraitances, d’autres nous indiquent les « services » qu’ils rendent, d’autres encore ont choisi de nous les rendre « intéressants », de nous émerveiller.



Vinciane Despret est de celles-ci et "Habiter en oiseau", une petite merveille du genre. Depuis plusieurs ouvrages, elle s’intéresse aux pratiques des scientifiques qui font apparaître les animaux « sous de multiples visages au fil des méthodes et des présupposés d’observation : pratiques qui nous les rendent « intéressants » ! Elle s’intéresse particulièrement aux observateurs, aux observations et à la qualité des dispositifs. « Je pense qu’une recherche intéressante est une recherche sur les bons dispositifs. ». Une de ses grandes questions réside dans une boucle : comment certains chercheurs rendent-ils les animaux intéressants ? Comment certains animaux rendent-ils leurs chercheurs intéressants ?


Emerveillement


Nous ne résistons pas à l’envie de vous proposer les premières lignes du livre !
« Il s’est d’abord agi d’un merle. La fenêtre de ma chambre était restée ouverte pour la première fois depuis des mois, comme un signe de victoire sur l’hiver. Son chant m’a réveillée à l’aube. Il chantait de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d’une cheminée des environs. Je n’ai pu me rendormir. Ce merle chantait, dirait le philosophe Étienne Souriau, avec l’enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et par les simulations du faire semblant. Mais ce n’est pas cet enthousiasme qui m’a tenue éveillée, ni ce qu’un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l’évolution. C’est l’attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. J’ai été capturée, dès le second ou le troisième appel, par ce qui devint un roman audiophonique dont j’appelais chaque épisode mélodique avec un “et encore ?” muet. Chaque séquence différait de la précédente, chacune s’inventait sous la forme d’un contrepoint inédit.
Ma fenêtre est restée, à partir de ce jour, chaque nuit ouverte. À chacune des insomnies qui ont suivi ce premier matin, j’ai renoué avec la même joie, la même surprise, la même attente qui m’empêchait de retrouver (ou même de souhaiter retrouver) le sommeil. L’oiseau chantait. Mais jamais chant, en même temps, ne m’a semblé si proche de la parole. … Pour ce merle, c’est le terme « importance » qui devait s’imposer. Quelque chose importe, plus que tout, et plus rien d’autre n’importe si ce n’est le fait de chanter. L’importance s’était inventée dans un chant de merle, elle le traversait, le transportait, l’envoyait au plus loin, à d’autres, … »


Tout ce livre sera conçu pour nous mettre en « appétit pour de nouveaux engagements avec d’autres êtres qui viendront à compter. » et d’ainsi « rompre avec la sordide habitude de mettre l’humain au centre du monde et des récits, ouvrir l’histoire à des myriades d’êtres qui comptent et sans lesquels nous ne serions pas là. »
« Non pas devenir plus sensibles (un fourre-tout un peu trop commode et qui risque tout aussi bien de conduire aux allergies), mais apprendre à devenir capable d’accorder de l’attention. Accorder prend ici en charge le double sens de « donner son attention à » et de reconnaître la manière dont d’autres êtres sont porteurs d’attentions. C’est une autre façon de déclarer des importances. »



(https://pixabay.com/fr/photos/m%C3%A2le-merle-royaume-uni-m%C3%A2le-merle-4828699/)


(Pour écouter le chant du merle, s’il ne vient chanter près de chez vous :
(https://www.youtube.com/watch?v=gpdYcVIw8vw et https://www.youtube.com/watch?v=5tFhB_2dmhU )


Un chant polyphonique


« … car les territoires et les oiseaux ont fait penser, et c’est cela qui m’intéresse »


Vinciane nous invite à participer à un chant mêlant oiseaux, ornithologues, naturistes, théories, explications, réflexions sur les dispositifs. A comprendre que plus on s’intéresse aux oiseaux, plus les représentations et les explications se compliquent. C’est donc aussi à un voyage dans le temps que nous sommes convié.es : comment les dispositifs d’observation ont évolué, comment les théories dépendaient des idées dominantes de l’époque et des méthodes d’observation utilisées, comment certaines explications réduisent ou au contraire amplifient la richesse du vivant, comment certaines explications « multiplient les mondes et honorent l’émergence d’une infinité de manières d’être ».
Vinciane montre donc que si les conceptions des chercheurs importent, leurs dispositifs d’observation, leurs méthodes, équipements et outils, vont être aussi fondamentaux dans l’évolution des théories : « Le fait que savoir autrement, c’est d’abord en savoir plus ».
Ainsi les conceptions de ce qu’est un territoire évoluent d’une propriété (régime de l’avoir) vers celle d’un processus de cohabitation et de composition « mélodique ». Le fait de pouvoir accorder aux oiseaux des biographies, notamment grâce au baguage, permet la découverte que les relations personnelles comptent. « Les dispositifs d’attention, c’est-à-dire des dispositifs qui rendent perceptibles des choses que jusqu’alors on ne remarquait pas. » importent !
Et au gré des recherches, les grandes explications unitaires s’effritent. Tout n’aurait été qu’une question de possession ? Ou alors d’agressivité ? Ou de ressources ? Ou de transmission de gènes ? De chercheur en chercheuse, d’ornithologue en passionnée d’oiseaux, du bruant à la mouette, les observations se complexifient, les modèles explicatifs évoluent, … jusqu’à changer de statut. Ici les oiseaux sont enrichis de « tout le palabre des humains. »


Apprentissages


Comme le relève si bien Baptiste Morizot dans la postface, ce livre nous propose de considérer autrement ce qu’est une explication, « elle transforme le statut épistémologique des savoirs sur les oiseaux : auparavant hébergés dans l’empire impitoyable des explications, … elle les a rapatriés et recueillis dans le marché bigarré et cosmopolite de l’interprétation, qui est coopérative et intégrative. » Nous étions habitués, en sciences comme dans nos discours, à rechercher la « bonne explication », celle qui chasse les autres ou en tout cas les supplante.
Il n’est pas question de prendre les oiseaux comme modèles pour nous, le livre ne nous donne pas de leçons en utilisant les oiseaux, dans ce geste si habituel de tout ramener à nous. Il s’agit de « kidnapper l’enquête, les sciences, les pensées des humains, pour enrichir la vie non humaine. »
Mais je ne pense pas que ce soit un hasard si l’autrice mentionne une proposition de Donna Haraway quant à notre époque. Plutôt qu’un combat assez fatiguant et stérile entre les tenants de l’appellation Anthropocène et ceux qui préfère Capitalocène, Haraway propose de multiplier les récits, chacun de ceux-ci nous apprenant quelque chose en attirant notre attention sur une dimension différente. Ainsi « Plantationocène » qui nous invite à porter attention à l’histoire qui a précédé le capitalisme industriel ou « Phonocène », l’ère du son, l’ère où l’on entend les bruits de la terre. « Chacun des termes qui désignent notre époque attire notre attention sur des problèmes spécifiques et engage un travail différent. Tous importent, comme importe qu’on continue d’en trouver d’autres, qui nous engagerons autrement. » Que nous apprend « eurocène », poubellocène », … ?
Le cheminement minutieux entrepris par Vinciane pour son enquête ne tente pas d’expliquer le monde, mais de le « multiplier », de « nous apprendre à devenir capables d’accorder de l’attention », et d’ainsi « rendre compte, multiplier les manières d’être, de sentir, de faire sens et de donner de l’importance aux choses. »


 


Alors, si vous êtes intéressé(e)s à renoncer aux explications simplistes ou/et … à ne plus jamais entendre le chant du merle comme auparavant, ce livre est pour vous … !



Merci Vinciane pour ce beau cadeau !


 


 


Ecrit par Daniel Cauchy

Vinciane Despret

décembre 2020 :

novembre 2020 | janvier 2021

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